Le capitalisme se comprend le mieux quand il est personnifié, devient Monsieur Capitalisme. M. Capitalisme est un vieux et gros monsieur encore vigoureux qui vit la vie du capitalisme et a contracté la même maladie. L’embonpoint accumulé ces dernières décennies ne lui a pas encore ôté toute mobilité, au contraire. Il profite de son hégémonie actuelle pour parcourir le monde entier et grossir partout et il ne semble pas près de (ni prêt à) s'arrêter. La mort de son ennemi M. Communisme à la fin des années 1980 l'a laissé désœuvré, privé d’opposition et d'exercice. Il se sentirait presque seul, alors il abuse beaucoup trop et devient obèse à force d'excès. Aussi curieux que cela puisse paraître, M. Communisme manque à M. Capitalisme maintenant. Ils s’étaient habitués l’un à l’autre, au fur et à mesure des années et s’équilibraient sans se le dire vraiment, finalement. Depuis la disparition du communisme, le capitalisme a gagné mais sa maladie empire.

 

Quoi que nous pensions ou disions, nous sommes responsables de ce que M. Capitalisme est devenu. Nous l'avons laissé devenir ce qu'il est, obèse et fou. Nous devrions lui dire d'arrêter mais nous ne le faisons pas, pour une raison simple : nous avons cru qu'il fallait choisir entre communisme et capitalisme, oubliant alors l'économie de marché. Nous pensions que l'unique choix était d'abandonner le pouvoir à l'un ou à l'autre et qu'il n'y avait pas d'autre solution plus raisonnable. Nous aurions été pourtant bien plus libres et heureux sans eux. Le capitalisme, paré des qualités de l'économie de marché et exposant les graves défauts du communisme comme l'absence de liberté, a été la solution choisie. Le communisme n'était pas plus tendre envers le capitalisme, dénonçant haut et fort ses excès d'inégalités et de cupidité. Seulement le communisme était bien pire, à l'expérience. Il était bien trop autoritaire pour être supportable. Entre la peste et le choléra, le moins mauvais choix est le choléra. Ce fut donc le capitalisme. Nous pourrions presque nous féliciter d'avoir choisi le capitalisme contre le communisme si nous pensions encore être obligés d'abandonner le pouvoir à l'un d'entre eux. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

 

M. Capitalisme est un homme marié. Il est marié à l'économie de marché, à Mme Marché. La façon la plus percutante qui soit de les différencier est en effet de les personnifier. Capitalisme et économie de marché vivent donc en couple, chacun existant indépendamment mais étant néanmoins uni à l'autre, intimement lié par leur relation et leur histoire. Comme tout couple, ils ont bien sûr eu leurs hauts et leurs bas. En ce moment, ils se trouvent dans un abysse dont il faut sortir pour le bonheur et la santé non seulement d'eux mais de tous. Aujourd'hui, nous vivons donc dans une économie de marché capitaliste, mélange de pouvoir aux mains des actionnaires dans la majorité des entreprises (au niveau micro-économique) et de liberté des prix et de choix des acteurs (de son travail aussi bien que des biens et services) au niveau systémique.

 

Pour bien saisir la particularité de l'économie de marché capitaliste, il suffit d'imaginer un instant une économie de marché où les entreprises ne sont pas dirigées dans l'intérêt dominant prioritaire du profit, ne sont pas aux mains des actionnaires capables de nommer et rémunérer les dirigeants. Par exemple, il est possible de penser une économie de marché coopérativiste où les entreprises sont dirigées par les salariés, prenant les risques et rémunérant le capital. Cette économie de marché différente, non capitaliste, obéirait encore aux mêmes prix libres, à la même concurrence, au choix libre des clients et plus largement des acteurs. Cependant le capitalisme n'existerait plus puisque les entreprises ne seraient plus dominées par le pouvoir du capital, par les actionnaires. Notre système économique actuel dual, l'économie de marché capitaliste, se comprend le mieux à l'aide d'une autre économie de marché non capitaliste. La séparation du capitalisme et de l'économie de marché devient plus distincte. Capitalisme et économie de marché sont très différents en réalité même s'ils sont liés depuis leur origine.

 

L'économie de marché capitaliste rend bien moins confuse la compréhension de l'économie réelle grâce à la distinction récente entre ces deux concepts. Les qualités qu'ils revendiquent ne sont pas celles qu'ils possèdent en réalité. Le capitalisme est en ce sens très fort pour s'adjuger les qualités de l'économie de marché. M. Capitalisme profite de la confusion pour s'adjuger les qualités de sa femme Mme Marché et justifier ainsi sa domination sur le monde économique. Quand ces deux idées sont correctement identifiées, séparées l'une de l'autre et de leur couple, la compréhension de leurs qualités et défauts de chacun devient plus claire, limpide même. L'économie de marché capitaliste réelle devient intelligible, les contradictions s'effacent, les théories erronées s'effondrent et les problèmes, excès et maladies s'expliquent. Surtout, un remède apparaît, un chemin vers la guérison, la disparition de la domination capitaliste et la réorganisation de l'économie de marché, à la fois théorique et pratique. L'Etat aussi y joue un rôle, un rôle nouveau de mise en place et de soutien d'une économie de marché capable de contrôler vraiment le capitalisme. L'équinomie est ici, dans une relation saine entre économie de marché et capitalisme.

 

 

Sebastien Groyer

 

(Le livre Destins du Capitalisme dont est issu ce texte est en crowdfunding ici :

https://www.kisskissbankbank.com/destins-du-capitalisme )

Comment